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Choses et gens de l'Atlas

Revue N° 21 Page 09

"A toi mon ami Gilbert de Gray, qui avait tant aimé ce pays, avant de disparaitre cet été 92 fauché par un camion sur une route des Asturies."

Il est passé le temps où les rapports humains constituaient une des composantes du voyage. Le raz-de-marée du tourisme a tout emporté ; l'étranger de passage qui était un hôte pour devenir parfois un ami n'est plus qu'un client anonyme dont le pouvoir d'achat déclenche la considération distinguée, l'indifférence polie, ou le dédain à peine dissimulé. Rien ne sert d'attendre le reflux, la vague dévastatrice poursuit sa route en s'amplifiant, inexorable. Les nostalgiques de la fraternité n'ont plus qu'à mettre le cap sur le Montenégro ou le Tras los Montes dans l'espoir d'y débusquer quelque peuplade primitive oubliée; s'ils en ont les moyens, ils n'hésitent pas à prospecter les hauts plateaux andins, les toundras finno-ougriennes, voire les monts de Bornéo en dépit de la regrettable tendance qui pousse, dit-on, ces insulaires à vous faire parfois la tête. Pour mon compte personnel, qui n'est jamais très approvisionné, je me satisfais d'un objectif à la portée de tous, le Maroc; mais pas le Maroc des marchands de voyages, Mille et une Nuits à la clef et l'âme berbère au fond des yeux. Car il n'y a pas plus d'âme berbère à Marrakech ou Ouarzazate que d'âme bretonne à Clermont-Ferrand ou auvergnat à Rennes; (arrêtez-moi si je me trompe) tout n'est plus que folklore de commande, et pour trouver l'âme du pays il faut aller la chercher là où elle a trouvé refuge, loin des courants touristiques, dans son sanctuaire du Grand Atlas. Alors en piste !

La piste, c'est pas exactement le Vigorelli, tu peux remballer ton coursier 3/10 à boyaux de soie; dégote un vaillant vélo de facteur ou fais-toi offrir un VIT pour Noël, et fais ton deuil de ton assistance motorisée coutumière, incapable ici de te suivre partout, car la piste c'est tantôt la terre compacte où on s'enlise, les galets brûlants de l'oued desséché, le tas de pierres façon ballast, quand ce n'est pas le rocher à vif, tantôt aussi la douce cendrée qui vient à point soulager les poignets disloqués et la colonne vertébrale déglinguée. Parfois même, il te faudra marcher, peut-être des heures durant, sur une piste en voie de disparition, ravagée par les crues et les éboulements, patauger au travers des rigoles d'irrigation, sans trop les abîmer. Voilà à quoi ça ressemble, les pistes de l'Atlas qui tissent sur le massif leur extraordinaire réseau, lien indispensable entre les villages de l'intérieur et les bourgades du pourtour, unique moyen de pénétrer des paysages étonnants et préservés et d'aller à la rencontre de gens rudes, travailleurs et accueillants.

Ce vieil homme enturbanné à qui tu as demandé le chemin pour Abachkou (bien obligé puisqu'il n'y a jamais de panneau), peut-être qu'il va t'emmener chez lui; accepte sans façon et oublie ta moyenne qui va prendre un sale coup : tu y passeras au moins deux heures, peut-être plus, et même la nuit ; tu apprendras vite qu'ici le temps, on le laisse s'écouler sans le découper en rondelles comme chez nous; ce qu'on n'a pas fait aujourd'hui, on le fera demain, inch Allah ! Déchausse-toi, va t'asseoir sur le tapis devant la table basse où les verres attendent déjà. Le thé à la menthe, c'est le rite minimum de l'hospitalité musulmane, une affaire d'homme: c'est le maître qui passe à chacun l'eau pour purifier les mains, prépare le thé, le goûte, et le sert selon un cérémonial précis, il partage ensuite de ses mains la galette de pain dont il répartit les morceaux qui serviront à racler un peu de beurre, ou à 'saucer' un peu d'huile ou de lait caillé dans le bol; au lieu de cela, ou en plus, ce peuvent être des noix, des œufs durs, des crêpes, de la. soupe, parfois une mixture indéfinissable devant laquelle il serait déplacé de manifester autre chose qu'une intense délectation. Autant d'accueils, autant de façons d'accueillir, c'est selon la générosité et la richesse du maître.

Richesse c'est beaucoup dire. Pas de chaises, pas de meubles, pas de lits : on dormira sur le sol couvert de tapis ou de peaux de chèvres. Quant à la notion de 'sanitaire' chère à nos exigences de civilisés, inutile de tourner autour du pot, une sommaire tinette à la turque en est souvent la pièce maîtresse. Un fabuleux marché pour Jacob Delafon le jour où ces gens auront analysé le bonheur généré par la possession d'un lavabo à flux maîtrisé, d'une baignoire superdesign, d'un bidet à injection directe, et d'un sanibroyeur à siège éjectable. Dis-moi, ma chère Gwendoline, comment font-ils pour vivre sans ? Comme on y est bien, pourtant, dans ces pièces fraîches aux murs épais, aux étroites fenêtres à grille tarabiscotée. Luxe inhabituel, certaines s'ornent d'un plafond naïvement décoré. Quand, repris par le souci de ton planning tu voudras t'en aller, ton hôte pensera sûrement, s'il n'ose le dire ouvertement: 'Pourquoi dis-tu que tu es bien chez moi, et tu veux déjà partir ?' , trahissant le besoin de contact dans ces régions retirées.

Heureusement, i y a le souk pas le soukbazar pour touristes de Marrakech, ni même ceux, plus authentiques de Fès ou de Tétouan, mais le souk campagnard des bourgades et des villages, installé parfois en pleine nature, lieu de rencontre irremplaçable où, plus encore que les marchandises les plus diverses s'échangent les nouvelles et les idées. Il faut voir le matin converger de tous les points d'un horizon qu'on croyait ouvert sur le néant ces piétons et ces cavaliers parmi lesquels un camion hoquetant vient parfois soulever un nuage de poussière rouge vite emporté par le vent. Ils ont fière allure sur leur monture ces seigneurs de l'Atlas en turbans et burnous, la sacoche de cuir ouvragée en bandoulière, le poignard courbe à la ceinture. Le soir venu, le silence retombera doucement sur le souk déserté, chacun reprenant son chemin en sens inverse dans la lumière dorée, au pas sonore des mulets surchargés. Spectacle pittoresque qui ne se savoure pas sans quelques contraintes car ces petites bêtes, faute d'avoir été vaccinées avec un rayon de vélo, sont souvent atteintes de cyclophobie galopante: la seule vue d'un vélo les affole, elles se cabrent, refusent d'avancer, font demi-tour, envoient au besoin leur cavalier rouler dans la poussière, avec le résultat qu'on devine sur les bonnes dispositions des nations à notre égard. C'est bête de se lâcher pour si peu... Conduite à tenir en conséquence: fixer la bête dans le blanc de l'œil, et, au premier symptome de cyclophobie, mettre pied à terre, et s'il le faut planquer sa bécane. Si le sujet est un âne, pas de problème, une indifférence que c'en est vexant. Précieuses bestioles, silencieuses et résignées, vous accompagnez fidèlement l'homme partout où il peut passer, là où la machine ne passera jamais, sur les cols inaccessibles de l'Atlas central, dans les gorges noyées du M'goun.

C'est vrai qu'il faut en parler des gués ; ils sont un des imprévus charmants de la randonnée ; il faut dire que sur les pistes un pont représente un luxe inouï, au point qu'on croit délirer quand il s'en présente un; la traversée à pied sec, si l'on peut dire, est donc de règle, juste le temps d'un agréable bain de pieds dans une eau tiède et peu profonde, et patauger ainsi plusieurs fois par jour devient une douce habitude qui, outre qu'elle vous maintient les pieds en état de grâce perpétuelle, devient vite un des menus plaisirs de la randonnée; mais certains gués sont moins appréciés, les eaux rapides et glacées du M'goun par exemple, ou même redoutables comme celui de l'assif Tifnouten, au pied du Siroua, où mon vélo a failli me quitter pour toujours, un gué qui se franchissait les mains dans les poches deux ans plus tôt.

De l'eau à la toilette, ça coule de source, alors en deux mots rassurons les anxieux de la savonnette; si tu penses ne pas pouvoir survivre sans tes deux bains moussants quotidiens, reste chez toi ou prends tes quartiers dans un palace d'Agadir; si tu es comme moi, un de ces cyclotouristes irrécupérables qui sont la honte du cyclotourisme, un gant à toilette, une brosse à dents, un rasoir et un morceau de savon feront l'affaire. Après tout, pas si clochard que ça, l'eau des puits et des oueds permet une maintenance acceptable, mais il ne faut guère compter sur les fontaines où s'agglutine comme des mouches sur un pot de miel la foule scandalisable des femmes et des enfants; respectons la pudeur islamique, on trouvera peut-être demain un petit bouge, minable comme c'est pas permis, où on appellera douche un réduit obscur avec, au plafond, un bout de tube qui déversera sur ta carcasse malodorante l'eau purificatrice pompée tout droit du marigot voisin.

Allons, restons sérieux l'eau est la véritable sève de l'Atlas, montagne cultivée et surpeuplée; les champs de blé, les vergers de noyers, tapissent les fonds de vallées où déploient dans les pentes les courbes harmonieuses de leurs jardins; tout un réseau de rigoles qu'on ouvre ou ferme d'un coup de pioche, et l'eau court là où elle est utile. C'est au printemps qu'il faut apprécier ces hautes vallées, interminables coulées vertes jalonnées de villages-caméléons aux maisons serrées, aux toits de terre plats; le printemps, la saison-reine de l'Atlas, celle où il étale l'illusion de son opulence qrâce au miracle de l'eau, sous les formidables échines enneigées.

On comprendra que cette saison ait ma préférence car elle rassemble tous les avantages, si on veut bien la limiter à mai ou juin: nature plus belle, on l'a vu, beau temps stabilisé sans gros risque d'orages, eaux abondantes, journées longues permettant de faire face aux divers contretemps, températures supportables tant de jour que de nuit, tous les hauts cols franchissables. Si par malheur un orage vient brouiller les pistes et noyer les gués pour deux heures ou deux jours, ou si une poussée de canicule vient justifier des siestes sans fin, patience ! Récite nonchalamment la conjugaison du verbe inch aller qui renferme toute la philosophie locale. L'automne c'est la nature assoupie, fanée, l'eau rare, les journées trop courtes pour parer aux imprévus.

C'est que l'avion n'attendra pas les retardataires étourdis, même munis d'un mot d'excuse du supercaïd certifiant que seule l'absence de panneau était responsable de la confusion entre le Draa du dessus et le Draa du dessous; d'où une regrettable erreur d'itinéraire et une journée passée par profits et pertes. Ça se produit plus souvent qu'on ne croit et ça ne laisse pas forcément des souvenirs désagréables; comment regretter d'avoir découvert le paradis caché de l'oasis de Fint en manquant la piste de Tagnezelt ? L'eau claire de l'oued au creux d'un vallon surchauffé, bordé de falaises, des cigognes, des palmiers, des lauriers roses partout; mais le sable apparaît, s'épaissit, bloque les roues, entrave la marche, use nos forces ; il faut renoncer. Un bouquet de palmiers balancés par le vent nous offre son ombre mouvante pour un repas un peu triste, loin du village pour échapper à une invitation qui aggraverait encore le handicap. Larry en profite pour faire sécher les billets détrempés que, par crainte des brigands, il a pris l'habitude de planquer dans ses pompes. Et presque à regret nous quittons Fint et son décor de rêve pour remonter à la piste ingrate avec des provisions à notre image, épuisées.
Il est vrai que l'intendance est un petit problème pour le randonneur de l'Atlas aux capacités de stockage et de transport limitées, mais c'est la rançon de la non-assistance, du vrai cyclotourisme. Quand même, pas de panique; dans le capharnaüm des minuscules échoppes où cohabitent alimentation, quincaillerie, droguerie, mercerie, c'est à chacun de trouver son bonheur, ces empilements de Vache qui Rit et de lait condensé dont les strates inférieures datent de l'oligocène supérieur, foi de carbone 14; ces confitures, toujours d'abricots; ces œufs rachitiques enrobés d'une couche suspecte; ces yaourts morts d'insolation; mais encore de pleins sacs de fèves, de pois chiches, de haricots, de quoi mitonner un petit ragoût exquis grâce à un vague morceau de mouton disputé aux mouches sur l'étal du boucher. Le pain, il est partout, mais si par malchance tu venais à en manquer et que tu demandes ou en acheter, on te répondra sans doute, comme à Tamkaidoute: 'Ici on ne vend pas de pain, on le donne'. Et quand lassé de cette assommante monotonie, tu échoueras enfin dans une gargote odorante, ce sera encore du mouton et des légumes accompagnés de Sidi Harazem (l'Evian local, en principe préférable à l'eau du puits ou de l'oued) ou du Coca Cola, jamais de Beaujolais.

Mais méfie-toi du Ramadan si tu veux garder farine humaine. Finies les invitations au thé, on pourra même te refuser un verre d'eau , le gargotier restera sec et inébranlable, mais on ira peut-être secouer le boulanger mal remis de sa nuit agitée; dans les villes l'observance est moins stricte et si tes jours n'y sont pas vraiment en danger, c'est tes nuits qu'il faudra assurer à grand renforts de boules Quiès. La fin du Ramadan est une des réjouissance; je me souviens de la soirée d'Assermo, la dernière du jeûne, dans l'attente de la proclamation officielle déterminée par l'apparition du premier filet de la nouvelle lune, du festin rituel qui s'ensuivit, bien modeste à côté de nos goinfreries sauvages de fin d'année. Les deux jours suivants étaient jours de fête: sur la corniche rouge de la Tessaout, les petites filles à la frimousse ocrée de henné, rieuses et effarouchées par nos appareils photo, vraies petites femmes dans leurs superbes robes multicolores à paillette. Dans quelques années vous serez mariées sans avoir choisi, pas plus que vous n'avez choisi votre malédiction de naître femmes en ce pays. Mais n'y pensez pas, riez, aujourd'hui c'est la fête. C'est que l'enfance est courte dans ces pays rudes, et surtout pour les filles ; toute leur vie elles la passeront à porter. Dès l'âge de 4 ans tu porteras dans ton dos un petit frère à peine plus jeune, plus tard les seaux d'eau faits de vieux pneus de camions, les paniers de linge au bord de l'oued, à moins que tu ne sois un de ces tas de bois ou d'herbe qu'on voit marcher sur deux petits pieds nus; et on ne t'enverra pas à l'école où tu perdrais les bonnes habitudes et gagnerais de mauvaises idées; plus tard encore c'est deux enfants que tu porteras, un dans ton dos et un dans ton ventre, sans cesser pour autant de filer la quenouille ou de faire la lessive. Il me revient une pub, de chez nous: "Comment Valérie va-t-elle hydrater sa peau ?" C'est que chacun a bien des soucis sur cette terre, ma pauvre dame. Heureusement il y a une justice, la misère n'est pas que chez les riches.

En comparaison les garçons font figure de rois ; on les voit caracoler fièrement au trottinement agile de leurs petits ânes, heureux de vivre et un brin effrontés; partout où l'on passe, ils rappliquent à toutes jambes en piaillant; qu'on s'arrête pour manger et leur cercle se referme sur nous, de plus en plus serré, et donne-moi un stylo, et donne-moi un bonbon, et donne-moi un dirham. On sait que c'est comme ça, il faut l'accepter. Certains peuvent être touchants, comme ces deux petits au bord d'une citerne ombragée; ils jouaient à faire nager une sorte d'iguane vert qu'ils voulaient à tout prix nous vendre pour se faire quelques sous; pas de chance, chers petits, on est végétariens, mais on en touchera deux mots à William Saurien ça peut l'intéresser. Comment oublier aussi ces dizaines de petites mains sales qui, à Amemzi, se tendaient vers nos bananes, ces fruits merveilleux qu'elles n'avaient sans doute jamais touchés ; pauvres gosses, vous avez dû maudire ces roumis sans cœur, mais nos sacs étaient presque vides et l'espoir de les remplir encore lointain et incertain.

On pourrait en évoquer à l'infini, de ces souvenirs qui font d'une incursion dans ce Maroc profond une aventure humaine sans commune mesure avec une randonnée en pays évolué; mais même ici dans l'Atlas, sur les routes touristiques qu'il n'est pas toujours possibles d'éviter, la différence éclate déjà.Un jour à Asni 'Venez dans ma maison, on prendra le thé'. On y va, une fois de plus, mais ce coup-ci, service minimum, sans amuse-gueules, et aussitôt est déballé le fatras des 'souvenirs' plus ou moins berbères ou apparentés à fourguer au meilleur prix aux pigeons qui sont tombés dans la nasse; et le sourire initial fait vite place à la grimace si tu fais semblant de ne comprendre où est ton devoir, car cet homme a une nombreuse famille, je te jure, et que ça pour la nourrir, tu saisis ? On est à plusieurs; Larry qui adore marchander, se dévoue pour libérer l'équipe; mais si tu es seul tu finiras toujours par serrer les poings et desserrer les cordons de la bourse devant la montée des périls. Quand je revois la soirée du Djebel Siroua, dans la bicoque du vieux Hadj (Hadj: titre accordé au musulman qui a fait le pèlerinage à la Mecque) Le thé traditionnel, le repas, la nuit qu'il passa dehors, assis sur le banc de pierre pour veiller sur notre sommeil. Cette petite comparaison résume toute la différence entre le 'Maroc touristique' et celui qui ne l'est pas encore.

Voilà en vrac quelques impressions laissées sur mon âme endurcie de vieux routier par deux explorations du Haut-Atlas. Décrire des itinéraires m'a semblé trop difficile, et puis pourquoi prendre les gens par la main au lieu de les laisser échafauder leur aventure eux-mêmes ? Toutefois, sans pour autant ravager les plates-bandes de "Où irons-nous ?", je me laisserai aller à soulever légèrement le voile du mystère. Si une traversée routière s'avère inévitable, donner la préférence à celle du Tizi n'Test, la plus belle, la plus sauvage, relativement ignorée du grand tourisme dans sa partie élevée. Pour l'Aventure avec un grand A, c'est l'embarras du choix. Dans l'Atlas central l'absence de piste auto continue (1) oblige à emprunter de grands cols muletiers où passent de vrais mulets, de vrais ânes, et même de faux chameaux qui sont de vrais dromadaires. Parcours musclés, aux antipodes du cyclotourisme étriqué et frileux avec véhicule d'escorte, où les problèmes d'intendance sont grandement atténués par l'hospitalité montagnarde. Les pistes de l'Atlas oriental sont entièrement cyclables, et celle de Tounfite à Boulmane est la merveille entre toutes, sur la totalité de son interminable parcours; mais la merveille de cette merveille ce sont les 100 km de la vallée du Dadès, extraordinaire déploiement de toute une palette d'aspects divers, depuis le colossal Colorado initial jusqu'aux sauvages gorges pourpres de la fin, en passant par la spectaculaire corniche et les étranglements de la partie moyenne; parcours inoubliable entrecoupé d'amples coulées verdoyantes et pleines de vie. Qu'on se contente de cet aperçu sommaire, prétendre à une description exacte n'aboutirait qu'à en trahir la beauté. En plus se rattache à cette traversée l'accueil chez Moha, le plus touchant de tous ceux que nous avons connus, dans une pauvre bergerie dont je ne dévoilerai pas l'emplacement, même sous les tortures les plus raffinées. Après le thé la femme de Moha se met à pétrir la pâte, à la cuire sur le feu d'épineux dans la cambuse enfumée; après quoi elle dresse un trépied de bois auquel elle suspend l'outre de peau remplie de lait de brebis, et pendant plus d'une heure elle secouera cette baratte rudimentaire; du pain et du beurre frais spécialement à notre intention, on a beau finir par trouver normale la gentillesse spontanée des ces gens pauvres, comment ne pas être un peu gêné ? Et même beaucoup en voyant Amina, le lendemain matin à 4 heures, recommencer le même exercice, sans perdre le sourire ; peut-être avions-nous été trop gloutons la veille... C'est sans importance car, dit Moha 'C'est son travail, c'est comme ça, chacun son travail ' Sentence sans appel, et qui résume toute l'organisation d'une société sans complications; l'important est de naître du bon côté.

J'ai te faire un peu rêver ? Réveille-toi et vite. Le tourisme de masse est, pour les pays pauvres, à la fois une aubaine économique et un fléau moral; il n'est que d'en constater les effets désastreux en Extrême-Orient, en Amérique Latine, en Afrique. Il est sans doute facile, du haut de notre bien-être et pour notre amour du pittoresque, de souhaiter qu'il reste encore longtemps dans ces montagnes des bergers et des agriculteurs qui triment durement sur des champs soignés comme des jardins, arrachés à grand peine à une nature aussi hostile que belle, qui vivent sans le moindre confort dans des masures rustiques, à des jours de marche d'une pharmacie ou d'un médecin; avec ça, une marmaille sans autre avenir que les bidonvilles de la plaine maintenant que le robinet de l'émigration est fermé. On n'arrêtera pas le progrès qui charrie autant de poisons que de bienfaits. Au fur et à mesure que l'hydre noire du réseau asphalté allongera ses tentacules aux creux des vallées secrètes, elle y étouffera l'âme berbère; les merveilleuses terrasses cultivées s'affaisseront les unes sur les autres, les maisons fraîches et accueillantes se videront et retourneront à la terre dont elles sont nées, la bergerie de Moha sera 'réhabilitéê' en auberge où les cars climatisés dégorgeront leur contenu de touristes bariolés et braillards. On n'en est pas encore là, et le Haut-Atlas n'en perdra pas pour autant ses splendeurs éternelles, mais il aura perdu ce qu'on venait y chercher parce qu'on ne le trouvait plus ailleurs, et qu'on appelle l'âme d'un pays. (2)



(1) En 1988, la grande piste auto de Demnate rmo, fortement abîmée par l'érosion, devait être remise en état de carrossabilité. (2) A voir dans les revues la prolifération des annonces pour trekkings pédestres, VTT ou 4x4 dans le Haut-Atlas, la menace est réelle, et il est question de couvrir le massif d'un réseau de gîtes et de refuges : le début de la fin...

Michel PERRODIN

Talant (Côte-d'Or)


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