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Entre ciel et terre

Revue N° 21 Page 24

Au cours d'un voyage cyclo-muletier dans les Alpes Maritimes, je fais étape à Saint-Dalmas de Tende, avec l'intention d'effectuer le lendemain un circuit franco-italien comportant une impressionnante série de cols.

Aujourd'hui le programme promet d'être copieux : le parcours prévu fait franchir 27 cols dont 18 à plus de 2000 m d'altitude. Me basant sur des indications relevées dans la revue des "Cent Cols", j'ai décidé d'effectuer ce fameux circuit de 85 km dont 70 utilisent des pistes non revêtues. Le temps indiqué était de 9 heures, avec un VTT et 12 heures avec un vélo normal. Suis-je un cyclo lent, ou bien l'auteur de ces indications est-il un cyclo rapide ? J'ai mis 13 heures avec un VTT... Il est vrai que j'ai cherché le chemin en dépliant la carte assez souvent, que l'état de certaines pistes empruntées par des véhicules tout-terrain motorisés était désastreux, que des névés m'ont beaucoup ralenti dans les plus grands cols italiens et que je m'arrête pour une photo chaque fois que cela en vaut la peine. En fait j'aurais dû effectuer ce circuit en deux jours, et en deux boucles avec comme point central le col de Tende, ce qui m'aurait permis de mieux profiter du décor qui est vraiment grandiose.

Mais revenons au départ. De St-Dalmas de Tende situé à 696 m je me dirige vers Castérino où se termine la route goudronnée. Je mouline sur un développement réduit (26 dents à l'avant et 30 à l'arrière), la pente est sérieuse mais les beaux lacets tracés dans la forêt sont agréables et font oublier l'effort. Passage près du lac des Mesches formé par la retenue d'une centrale hydroélectrique. La pente est plus faible. Voici Castérino. La beauté de l'endroit me surprend. Un petit coin de paradis: un univers de forêts, de prairies fleuries, de rochers parmi lesquels bondit le torrent de Castérine. Un village où il doit être agréable de séjourner quelque temps dans le calme et avec la perspective de merveilleuses balades dans la proche vallée des 'Merveilles'.

Une terrasse m'invite, je ne résiste pas au plaisir de déguster un grand café-crème... allez vous étonner après cela de mon retard en fin de journée ! Mais je suis cyclotouriste avant tout et j'essaie de profiter des bonnes choses offertes en cours de randonnée.

Un panneau de bois indique la direction de la Baisse de Peyrefique (2030m). Les choses sérieuses commencent. Sur la piste caillouteuse mais en bon état, le VTT fait merveille. Ça monte doucement mais sûrement dans un décor pastoral avec un fond de hauts sommets rocheux se découpant dans le ciel tout bleu.

Au col, les pique-niqueurs sont déjà installés. Ceux-là vont passer une journée tranquille. Ils auront sans aucun doute l'occasion de voir plus de marmottes que de voitures! La piste continue en direction du col de Tende. L'altitude 2000 m étant dépassée le relief n'est plus trop ardu. On descend un peu, puis on remonte pour franchir un autre col et il en sera ainsi toute la journée. La contemplation est permanente sur la droite, vers le bas, vers le val de Castérino, tout en bas. Vers le col de Pernante est construite une maison de bergers où je me procure de l'eau. Un automobiliste s'approche et m'apprend qu'il précède un groupe de vététistes venant du col de Tende. Il s'étonne de me voir voyager seul sur ces chemins et me recommande la prudence. Un peu plus loin, je rencontre les premiers du groupe, ce sont des adultes, très bien équipés et sans doute expérimentés. Puis un quart d'heure derrière, des jeunes qui semblent avoir des difficultés à progresser parmi les trous et les pierres. Beaucoup plus loin encore, des "petits jeunes' qui marchent en poussant leur vélo avec peine. Ils me demandent si "c'est encore loin", je n'ose leur avouer la vérité, j'essaie de les rassurer, ils ont soif, je leur donne ce qui me reste d'eau, je referai le plein au col de Tende. Je calcule qu'il leur faudra bien une heure pour atteindre le point de ralliement. Quant au moniteur qui me recommandait la prudence, j'estime qu'il fait preuve de beaucoup de légèreté en laissant ainsi ces gamins livrés à eux-mêmes sur ces pistes semées d'embûches, avec leur soif, leur faim peut-être, et leur fatigue.
Il est midi trente lorsque j'aperçois les constructions fortifiées du col de Tende. En dessous se déroulent les impressionnants lacets de la route montant de la vallée de la Roya. De nombreux automobilistes italiens ont investi les parages du col pour le pique-nique du dimanche. Je fais comme eux et déballe les provisions du sac. Il faut reprendre des forces, la route est encore longue.

Je me dirige maintenant vers le pas de la Canelle, premier col de la série italienne à franchir cet après-midi. Tout va bien pour le moment mais le serveur du café de Castérino était persuadé que la route des plus hauts cols ne serait pas dégagée et que la neige pouvait encore interdire le passage. Il n'avait pas tout à fait tort, d'importants névés recouvrent la piste au col de la Boïra (2102m) au col de Marghareis (2085m) et au col des Trois Seigneurs (2111m), toutefois le passage est possible en marchant près du vélo.

Depuis le col de Tende, la piste est tracée en corniche avec un vide assez impressionnant côté gauche, l'endroit est d'une exceptionnelle sauvagerie qu'accentue encore un épais brouillard sur les cimes, on a par moment l'impression de pénétrer dans les nuages.

Un vététiste de Grasse rencontré en début d'après-midi, m'accompagne près de deux heures, c'est un passionné de montagne qui pratique lui aussi, outre le VTT, la randonnée pédestre et l'alpinisme. Nous avons des tas de choses à nous raconter mais il doit retourner vers le col de Tende où il a laissé sa voiture et nous nous séparons au col des Trois Seigneurs. A partir de cet endroit le plus dur est fait, mais le but est encore bien éloigné... Au col de Celle Vieille (2098m), le chemin redevient plus roulant et la végétation réapparaît.

Après une quinzaine de kilomètres qui me semblent bien longs, je découvre une ferme perdue dans la montagne, à proximité du Mont Tanarel. C'est une vieille bâtisse aux abords peu soignés, la paille et le fumier s'étalent dans la cour et débordent sur le passage. Plusieurs personnes discutent au milieu du chemin. Je les salue: 'bonjour'. Leur "buongiorno" me rappelle que nous sommes encore en territoire italien. Une fontaine coule à proximité, justement je manque d'eau, mais je n'aime pas me servir sans demander 'acqua ?' et je tends mon bidon qu'ils remplissent aimablement. "Grazié", "arrivederci".

La piste m'entraîne jusqu'au mont Sacccarel. Au bord d'un vide vertigineux est érigée une statue monumentale, "Il redentore", selon la carte IGN.

Je rejoins le col de Tanarel où s'amorce la descente vers St-Dalmas mais nous en sommes encore loin. Extraordinaire itinéraire tout de même qui permet de cycler une journée entière sans jamais redescendre sous les 1800m d'altitude et qui dépasse le plus souvent les 2000m.

La route du col de Lariée est déconseillée à la circulation. De fait, elle est infecte mais ça passequand même. A la Baisse de Sanson où la chaussée est bien meilleure, deux Italiens me demandent le chemin de la Brigue, je les rassure, c'est la bonne direction. Ils me questionnent sur ma randonnée et , comme je leur fais remarquer qu'il est vingt heures et que je vais arriver très en retard à l'hôtel, ils ont cette répartie optimiste et très juste 'qu'importe, Monsieur, c'était tellement une belle journée.'

Descente facile vers le col Linaire et la Brique puis St-Dalmas. Bien que la salle de restaurant soit vidée de ses convives (il est vingt et une heure trente) on accepte gentiment de me servir un repas.

C'est seulement en pénétrant dans l'hôtel que je prends conscience de l'état poussiéreux de mes vêtements et de mes chaussures. Je découvrirai également, le lendemain matin, que le VTT bleu est devenu gris !

Pourtant, de ces pistes vertigineuses, je n'ai pas rapporté que la poussière. J'ai dans la tête le souvenir d'extraordinaires paysages. J'espère aussi avoir réussi quelques bonnes photos !

Abel LEQUIEN N°1810

Auxi le Château (Pas de Calais)


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