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Je glisse mes roues dans des roues de légende

Revue N° 28 Page 08

Je suis en vacances avec mon vélo à Guillestre (Hautes-Alpes) ; ce seul nom évoque en moi de lointains souvenirs...

Nous sommes en 1953 : le Tour a 50 ans. Bartali est vieux (déjà), Kubler et Coppi ne sont pas là : la France espère une victoire qu'elle attend depuis six ans. Pour le petit Montluçonnais qui dévore "Miroir Sprint", ce Tour a d'autres intérêts : il fera sa dernière étape à Montluçon, dont trois citoyens participent à l'épreuve : Bastianelli, Colette et Walkowiak.

Pas grand-chose jusqu'aux Pyrénées, sinon les pitreries du maillot jaune Hassenforder. Koblet se croit le plus fort : il attaque dans l'Aubisque, mais s'effondre, tombe et abandonne. Robic gagne la grande étape des Pyrénées et prend le maillot jaune. Il faut dire qu'il s'était chargé... d'un plein bidon de plomb au sommet du Tourmalet pour descendre plus vite. Avec ses "Bretons", il nargue l'équipe de France. Il envoie son équipier François Mahé en échappée et lui refile le "paletot". L'équipe de France se rebiffe : Robic, qui est tombé, perd 38 minutes, mais les "Français" se déchirent et c'est toujours un breton, Malléjac, qui a le maillot jaune. Mais il sait bien, lui, que c'est un autre Breton qui va gagner le Tour.

Ce samedi, j'ai escaladé le col de Vars (2109m). Après 8 km soutenus, la pente se réduit pour traverser les deux villages de Vars, permettant de reprendre son souffle pour la suite : encore 3 km ardus jusqu'à la station, hideuse comme peut l'être une station de ski en été. Enfin, la pente s'atténue, mais avec 17 km dans les jambes, on ne s'en aperçoit guère !

Le col de Vars, " ils " l'avaient monté par l'autre côté. C'est là qu'Il a porté son attaque ; Malléjac et Bartali n'ont pu y répondre. Seuls ont résisté l'Espagnol Loroño et le Hollandais Nolten. Le Batave ne tient pas longtemps et seul le Basque reste accroché à ses roues jusqu'au col ; mais ce n'est pas un descendeur : il doit le laisser partir. Devant, il n'y a que le Français Adolphe Déledda, échappé depuis le matin selon une tactique mise au point par Marcel Bidot.

Demain jeudi nous allons affronter l'Izoard : j'ai trouvé au Centre un compagnon pour cette aventure. Heureuse coïncidence, la cuisinière au dîner nous a fait des pâtes (oui, mais des Pantani ?). Après la côte au sortir de Guillestre, la route descend vers les gorges du Guil, qu'on va remonter jusqu'au pied du col, peu avant Château-Queyras.

"L'Adolphe" sait ce qu'il a à faire : il s'est relevé, et, une fois rejoint, le nez dans le guidon, sans se retourner, il entraîne son coéquipier à un train d'enfer, l'amenant frais et rose au pied de l'Izoard.

Mon compagnon a la moitié de mon âge et un vélo de course ; moi, je suis obligé de le retenir pour arriver frais au célèbre virage d'où l'on voit Château-Queyras.
Deledda a rempli sa mission : épuisé, il le laisse s'envoler vers Arvieux et les lacets de Brunissard, là où le souffle manque aux aigles. Il entre détaché dans la Casse Déserte. Sur le bord de la route, un connaisseur applaudit la performance : c'est Fausto Coppi. Encore deux kilomètres, et c'est le col, la plongée sur Briançon, la victoire, le maillot jaune. Quatre jours plus tard, en haut de la côte de Marmignolles, un gamin voit passer le maillot jaune moulant le torse de... Louison Bobet.

Le gamin a 46 ans de plus et peine vers Arvieux. Pourtant, la route présente encore quelques courtes parties descendantes, bonnes pour le souffle, moins pour le moral. Le cafetier d'Arvieux n'a pas été assez matinal, c'est sa collègue de Brunissard qui profitera de notre passage. Je dis au revoir à mon compagnon et aborde les célèbres lacets : 4 km à 10 %. J'ai mon plus petit développement et je ne suis pas un aigle, mais j'apprécie le prétexte d'un arrêt photo pour reprendre mon souffle. Me voici à la Casse Déserte.

Combien de fois ai-je vu en photo ce paysage fabuleux ? Mais c'était en bistre, en vert ou en bleu noir, si bien que j'en ignorais les vraies couleurs : les grandes aiguilles de pierre orangée percent les immenses éboulis de cailloux gris qui tapissent tout le cirque, parsemés de quelques pins rabougris. La route descend presque au fond. Peu après, un monument porte les visages de Fausto et Louison. Je m'arrête quelques instants devant ces modestes plaques, hommages à deux hommes qui sont sans doute à l'origine de ma "vocation". La route remonte ; on voit que le Tour n'est pas passé là depuis longtemps : les encouragements écrits sur la route, un peu passés, s'adressent à Kelly, Bugno, Hampsten et Hinault ! Mon cœur bat de plus en plus fort, mais l'effort n'est plus seul en cause : je vais, moi aussi, franchir ce col mythique. Une marmotte annonce mon arrivée.

La descente n'est pas difficile et, bien entendu, je croise de nombreux cyclistes. Pas mal de cyclos plus âgés que moi, et aussi des vététistes dotés de développements millimétriques. Une demi-heure après, me voici à Briançon, stupidement affublée du nom de Serre-Chevalier 1200.

Briançon, Briançoun en provençal, était, avant que les organisateurs du Tour ne rançonnent les stations commerciales en mal de publicité, un haut lieu du Tour de France. L'étape de Briançon couronnait un champion. Rien que depuis la guerre, feuilletons le palmarès : Bartali, Bobet, Coppi, Gaul, Nencini, Bahamontes, Gimondi, Merckx, tous les as de l'époque. A part Poulidor, en m'Anquetil même un ?
Et moi, que fais-je ici ? Vite, descendons dans la vallée !

Jean-Claude BERTHOMIER N°1201

d'ORLEANS (Loiret)


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