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Un vrai miracle

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Un soir d'avril 1998, nous nous retrouvons dans un hôtel agréable à Montélier, à l'est de Valence. Les offices de tourisme consultés m'affirment que malgré un temps médiocre les cols de la région sont praticables. De bonne heure le samedi, je récupère mon vélo et prends la direction de l'Est, vers les Limouches.

Peyrus, le jour s'est levé. A droite un panneau vert - col des Limouches - ouvert. A gauche un panneau rouge - col de la Bataille - fermé. Comme c'est le premier qui m'intéresse, je n'ai pas réagi. Pourtant si entre les 2 cols il y a 15 kilomètres par la route, à vol d'oiseau, ils ne sont séparés que par à peine plus de 6 kilomètres.

Ce qui est peu et aurait dû me faire craindre des difficultés. Mais j'ai autre chose à faire qu'à réfléchir, il me faut pédaler et ce n'est pas si facile car la pente est subitement assez dure.

Je ne suis pas un grimpeur et, comme dirait mon ami Codani, je monte comme un fer à repasser. Malgré tout, je monte régulièrement ; ciel bas et noir - je suis seul - pas le moindre bruit - silence pesant. La vue vers l'ouest doit être très belle, mais je ne peux que deviner un paysage étendu. Très vite du reste je ne devine plus rien du tout, je suis dans les nuages au sens propre.

Entre 600 et 700 mètres d'altitude, soit à environ 9 kilomètres du sommet du col, je reçois, sur ma manche gauche, une minuscule boulette d'un blanc immaculé. Cela ressemble à de la neige ! ... C'est de la neige car maintenant, plus je monte, plus les bas-côtés sont recouverts de neige.

Et puis il se met à neiger. Il fait froid et la neige ne fait pas monter la température. Bientôt cette neige qui ne tenait que sur les bas-côtés va tenir sur la chaussée, mais son épaisseur infime ne me gêne pas.

A 3 kilomètres environ du sommet la pente est moins rude, mais le dernier kilomètre est difficile. Des maisons. Il s'agit de Limouches, commune de Châteaudouble, spécialité de charcuterie. Ce hameau n'a pas l'honneur de figurer sur la carte Michelin.

Le sommet du col est à la sortie Est du village. Halte. Il est 8 h 20. J'ai bien roulé, mon moral est au zénith. Photos. Une neige abondante recouvre tout, y compris le dessus de mon sac de guidon. Je repars confiant.

Une évidence cependant, la neige est encore plus abondante sur le versant Est. La descente, lente, très fraîche. Sans trop de problème j'arrive au carrefour de la D 70 juste avant la Vacherie la bien nommée et je suis sidéré car la route de Crest est ensevelie sous au moins 15 centimètres de neige.

Comme je tiens au col de Bacchus, pas question de rebrousser chemin.
Tout d'abord je vais essayer de rouler dans les traces laissées par une voiture mais la neige tassée est gelée et mon équilibre devient précaire. C'est de plus en plus difficile, un moment donné, je ne sais même plus où est la route. ]e suis désemparé, gelé, transi.

A 3 à l'heure j'arrive tout de même au col de Bacchus. Juste avant le panneau une maison, l'auberge de Bacchus, cela s'imposait et .. une cabine téléphonique.
Pourquoi vais-je téléphoner ? Je n'en sais rien, c'est du reste tout à fait idiot mais ma solitude glacée est telle que j'ai besoin d'entendre une voix réconfortante.

Alors je téléphone, avec beaucoup de mal car je tremble. Ma femme se rend compte que j'ai une voix de condamné. Je lui expose la situation en lui parlant de tempête de neige alors que pour l'instant il ne neige plus.

Mais je cherche des mots assez forts pour décrire ma pauvre condition. Bien sûr elle me propose de venir me chercher, mais c'est impossible. La route est impraticable. Tout cela finalement pour ne rien décider. Mon épouse, Dominique, sait tout simplement que je suis en vie. J'ai réussi à l'angoisser, bravo... Photos quand même.

Maintenant mon seul objectif, sans jeu de mot, est de descendre au-dessous de 700 mètres pour espérer trouver des conditions moins difficiles. Après quelques tentatives pour monter sur mon vélo, je décide de marcher. Le résultat est catastrophique, je n'avance pas, je m'enfonce dans la neige avec des chaussures totalement inadaptées.
Alors je reprends le vélo pour la 5 ème ou 6 ème fois, j'évite de très peu la chute à cause toujours de la neige gelée. Que vais-je devenir ? Le premier pays digne de ce nom est à une bonne dizaine de kilomètres. Il va me falloir des heures et encore si je ne suis pas entre-temps transformé en glace.

Et puis dans l'un des premiers lacets après le col, brutalement, le silence opaque est déchiré par un vrombissement venant d'en bas et ressemblant au vacarme d'un gros hélicoptère ou d'un avion à réaction en rase mottes.

Mais, et pour cause, ce n'est ni l'un ni l'autre. Stupéfait, je vois monter un Chasse-neige qui dégage la chaussée à grand bruit. Je me range sur le bas-côté.

Arrivé à ma hauteur, le gros engin s'arrête. Ils sont deux dans la cabine, le chauffeur aimablement s'inquiète de mon état. Il est étonné de rencontrer un humain par un temps pareil, et un humain à vélo ! Même un samedi saint, ce ne doit pas être fréquent. Il s'enquiert de l'état de la route puis m'assure que dans la descente c'est glissant sur un kilomètre, mais qu'après cela ira nettement mieux. Nous nous souhaitons mutuellement bonne route.

C'est un vrai miracle ! Sans ce chasse-neige, je ne sais vraiment pas ce que je serais devenu. Croyant, je remercie le Seigneur.

Maintenant je peux rouler. J'ai simplement du mal à freiner car la neige s'est accumulée, entre autres, autour des patins. Mon vélo martyrisé fait beaucoup de bruit, il gémit, il grince, il n'apprécie pas les sports d'hiver, même au printemps.

A la suite d'une secousse, un épais voile m'aveugle 1/10 ème de seconde. Il s'agit tout simplement de la neige accumulée sur mon casque qui dégringole. II ne neige plus, il tombe de l'eau glacée. A droite de la route, des gorges profondes, inquiétantes, lugubres, quelques maisons - ce doit être Plan de Baix. Pas trace de vie.

Plus tard, beaucoup plus tard, de nombreux lacets annonçant Beaufort et la civilisation. Une grand-place, une cabine. Il est temps de reprendre contact avec ma femme. Par deux fois, je compose le numéro de téléphone de l'hôtel. Par deux fois Télécom, par l'intermédiaire d'une voix suave, m'assure que j'ai composé un numéro qui n'est pas attribué.

Excédé, je sors de cette maudite boîte et heureusement je repère un bureau de tabac à quelques mètres de là. Un chien se désaltère dans le courant d'une onde pure qui transforme le caniveau en petit torrent.

A l'intérieur du café deux personnes : un homme consommant tristement et la patronne accoudée derrière le zinc. En deux mots je lui expose ma situation et mes démêlés avec Télécom - il paraît que cela arrive fréquemment - et lui demande l'autorisation de téléphoner.

J'obtiens enfin la directrice de l'hôtel qui me passe immédiatement mon épouse qui est en train de régler la note, donc de partir. C'est presque un second miracle. Je lui confirme ce qu'elle sait déjà, qu'il pleut abondamment, que l'eau qui tombe est affreusement froide et qu'il est impossible dans ces conditions de continuer la randonnée prévue.

Nous nous donnons rendez-vous à l'église de Crest. Trempé jusqu'aux os, je reprends le vélo et vais faire les 15 km me séparant du lieu de rendez-vous, au milieu d'une circulation éclaboussante. Mais il faut bien dire que dans l'état où je suis, un peu plus un peu moins, peu importe.

J'arriverai à Crest - je trouverai l'église, ressemblant à un temple grec, au pied de laquelle il y a le marché. ]e monterai difficilement les marches me menant à la porte de l'église qui est naturellement fermée et j'attendrai 20 min. Ma petite femme qui, troisième miracle, va me trouver claquant des dents et pouvant à peine exprimer ma joie de la revoir.

Pierre MARSON N°3591

de PARIS (Seine)


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