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"LES YEUX FERMES, JE RECONNAITRAIS LA CORSE A SON ODEUR"

Revue N° 04 Page 35

Napoléon Bonaparte

Par la route forestière qui serpente dans l'étroite vallée de la rivière Solenzara, nous étions passés sans transition en quelques centaines de mètres de la plaine sans attrait qui borde la côte orientale au coeur même du maquis, un maquis gai, souriant, épanoui sous le soleil encore très timide de ces premiers jours de printemps. Les genêts calycotomes, stimulés par la nouvelle sève, repartaient par leurs longs aiguillons à la conquête de l'asphalte, mais leurs fleurs jaunes agitées par la légère brise comme d'innombrables papillons leur ôtaient tout aspect agressif. Et c'était une profusion de cistes : cistes blancs à fleurs jaunes, cistes à feuilles de sauge, cistes de Montpellier, cistes blanchâtres à fleurs rappelant l'églantine, cistes corses fleuris de rosé comme les précédents, d'où jaillissaient les bouquets jaunes du genêt corse aux fines aiguilles et les touffes blanches de minuscules fleurs de bruyères ; tronc martyrisé des chênes-lièges, feuillage vernissé des arbousiers, yeux tourmentés et curieux alaverts semblables à des oliviers s'étageaient sur les collines dans une exubérance de myrtes, de, lentisques, d'hélianthèmes, un enchevêtrement de clématites, de salse-pareilles, de chèvrefeuilles et de vignes sauvages qu'éclairaient d'un jaune clair les cascades florales de cytises. Dans un virage, une bouffée de parfum acre nous saisit, abritées du vent se trouvaient réunies les plantes les plus odorantes du maquis : la férule, l'immortelle, la virule visqueuse, l'épiaire poisseuse, et là, en bordure du chemin, une touffe d'asphodèle dressait fièrement sa grappe blanche. Un merle fusa d'un genévrier et affolé plongea d'un vol en zigzag vers le ravin.

Après une légère descente, la végétation s 'éclaircit et la rivière parut sourdre de l'immense forêt de puis de Tova , de plus en plus nombreuses, les roches dentelées surgissaient du maquis ; la route s'élevait et les arbustes cédaient la place aux pins ; le paysage devint agreste. Les aiguilles de granit rouge de la punta de Malandra et de la punta de Mufrareccia découpaient profondément notre horizon. La pente de la route s'accentuait et Pierrot, par principe plutôt que pour exprimer une réelle souffrance, commença à grogner. A la sortie d'une tranchée taillée dans la roche rouge, le col de Larone se détacha sur un ciel gris. Qui déclencha la bagarre ? Tous ensemble sans doute ; qui déboucha le premier au col ? J'ai oublié. Une bise très fraîche nous accueillit et en un tour de main, collants, pulls et ponchos, gants et bonnets étaient revêtus. Droit devant nous, noyés dans les nuages noirs, se dressait l'immense muraille des aiguilles de Bavella. La brise fraîchit encore et quelques flocons de neige virevoltèrent. L'unique voiture qui nous avait dépassés rebroussait chemin. Il fallait renoncer. Demain, si Dieu le voulait, nous atteindrions le Col de Bavella par la route de Zonza.

"A Zonza, vous êtes à neuf kilomètres seulement du Col de Bavella"
Les Guides Bleus

Pierrot et Gabriel chantonnaient, le ciel s'était éclairci depuis la veille et malgré l'aridité du paysage, le baromètre de l'humeur était à l'optimisme. La route forestière numéro onze qui, dès la sortie de la ville, s'élève vers la forêt de l'Ospêdale, élargie et récemment revêtue, n'offre que la difficulté de pourcentage de la pente. Nous avons fait un bout de chemin avec deux couples de cyclo-campeurs beaucoup plus lourdement chargés que nous et rapidement distancés, malgré plusieurs arrêts pour admirer derrière nous la baie de Porto Vecchio. La route, dessinée sur un terrain rocailleux, atteint le col de Tagliomaggiore, passe la crête de Fingia, le col de Punticella et entre enfin dans la magnifique forêt de conifères de l'Ospédale où sa bordure de pierres taillées et les alignements de pins lui donnent un aspect d'allée de. parc. La pente est raide. Geneviève, en bonne forme, montait assise, en souplesse. Pierrot, l'amour propre chatouillé, affectait une facilité que démentaient la congestion du visage et la position de la casquette.
Le village d'été de l'Ospédale est bâti sur une sorte de corniche qui domine la côte Sud-Est et donne par temps clair une vue jusqu'aux rivages de la Sardaigne. Les maisons en pierre de taille ont un aspect un peu sévère. La route le traverse, tourne à droite en s'élevant jusqu'au plateau et pénètre dans la futaie de pins laricio aux superbes troncs rectilignes. Le sol tapissé de fougères, les longues "barbes" moussues et l'abondance des lichens sur les troncs ainsi qu'une petite bise nous invitèrent à enfiler nos chandails. D'ailleurs le ciel s'assombrissait rapidement, les premières plaques blanches apparurent sur les bas côtés du chemin et bientôt nos pneus croisaient et recroisaient sans fin leurs sillons dans quelques centimètres de boue blanchâtre. Nous descendions, négociant les virages avec prudence ; la forêt s'éclaircissait ; lorsqu'elle n'offrit plus son abri, la neige s'épaissit sur le chemin et la bise se fit plus vive. Le col d'Ilarata, dans un site de rocailleux, désolé, offre une vue étendue jusqu'aux aiguilles de Bavella et l'Incudine. Mais comme la veille, le ciel était bouché. La descente sur Zonza fut pénible, le bitume avait fait place à la terre battue et aux nids de poules. Comme nous sortions de la zone enneigée, la pluie commença à tomber.

Peu avant Zonza, une bande de cochons galopant un moment en notre compagnie nous arracha à notre torpeur mais ce n'est qu'en attaquant la deuxième ration d'omelette au broccio que mes orteils s'assouplirent et que mes doigts retrouvèrent leur sensibilité. Gabriel, tout en piquant régulièrement dans son assiette consultait déjà ses cartes, Geneviève hésitait entre un supplément d'omelette et le jambon fumé et Pierrot, les yeux au ciel dégustait un verre de ce vin rouge parfumé, solide et musclé qui en deux bouteilles et un heure de temps nous avait rendu vie et courage. Au dessert, les vêtements épars sur les chaises et les radiateurs dans la salle du restaurant avaient séché. "C'est ma tournée" annonça le patron en posant sur la table une bouteille d'eau de vie du maquis.

La pluie s'était établie, fine, tenace comme en hiver. Nous avions encore renoncé et tournant le dos au col maudit, le cœur encore chaud de l'accueil de notre hôte et peut-être aussi de son eau de vie, nous reprîmes la route tortueuse et boueuse.

Le bateau prit son cap, les îles sanguinaires se détachèrent quelques minutes sur le fond lumineux de la baie d'Ajaccio, la brise se chargea d'embruns ; un dernier regard à tribord sur l'immense crête derrière laquelle nous imaginions Bavella. "Nous reviendrons" décida Geneviève en poussant la.porte de la coursive.

Emile GOUTTES

Chambéry (73)






En conclusion de ce récit je ne peux vous cacher ce magnifique paragraphe de lettre que notre grand ami MARTY adressait à un sociétaire de notre confrérie ; que Francis nous excuse de notre indiscrétion mais il ne nous est pas possible de cacher cette fresque. ...

" La Corse est vraiment le paradis des cent cols ; je la compare à un cerisier où, la bouche encore pleine, on continue à cueillir et l'on doit en laisser à regret en se promettant d'y revenir pour achever de le plumer" !..."

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