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PAR MAUX ET PAR VAUX

Revue N° 09 Page 48

Extrait du « carnet de bord » d’un tour de France randonneur à deux, quelque peu gâché par le mauvais temps et la maladie pour terminer et l ‘interrompre provisoirement en pays Commingeois. Mais qu’à cela ne tienne ; à traverser quelques journées contrariées, on n’en apprécie que mieux les lendemains qui chantent !

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Sainte Marie de Campan – Il pleut. Le village est désert. Vite, trouver un restaurant. Le serveur est aimable mais la cuisine qu’il nous sert peu appétissante… Nous repartons alors que la nuit tombe.

Il est temps de chercher un abri. Première démarche infructueuse. La fermière n’a plus de paille ni de foin à nous offrir. « Avec le temps qu’il fait depuis quinze jours, pensez ! Mais tentez donc votre chance chez untel à l’autre bout du village ! » Manifestement « untel » ne peut pas (ou ne veut pas ?) non plus nous venir en aide. Toutefois, son épouse - la bonne âme – nous assure que nous dormirons très bien sous les arcades bordant la place du village. Comme nous lui faisons part de nos doutes, la voilà qui nous fait la morale. « Mais enfin, on n’a pas idée de faire de la randonnée ainsi, quelle imprévoyance ! ».

« Allez, au revoir et merci, excusez-nous pour le dérangement ! » Joseph a repéré une grange en bordure de la route. Un peu d’escalade et nous y sommes ; ça sent la fermentation mais, au moins, nous voilà à l’abri. Manque de chance, c’est justement la grange du paysan que nous venons de quitter et le voilà qui s’amène, la menace aux lèvres. De dures négociations s’en suivent. Finalement, en échange de nos identités, il consent à ne point quérir la maréchaussée et accepte que nous passions la nuit dans sa grange embaumée.

Mardi 1er juillet – Quelle heure est-il donc ? Une heure du matin. Je n’ai pour ainsi dire pas fermé l’œil ; ça ne va pas. J’ai envie de vomir. Ce doit être cette odeur forte de foin fermenté ! (ou peut-être ce pâté douteux d’hier au soir…). Je me pointe à l’entrée de la grange, vaste découpe à deux mètres du sol, les entrailles retournées. C’est une question de secondes, juste le temps de sauter en bas dans l’herbe mouillée. « Vous qui venez ici dans une humble posture… ». Je crois me vider entièrement, mais tout à l’heure, après être péniblement remonté dans la grange, une nouvelle crise me prendra. Interminable. Joseph s’est réveillé et geint. J’ai du le réveiller, mais dans l’état où je suis… qu’il aille au diable ! Mais lui aussi est mal en point, le bougre, et souffre des mêmes maux. Avant de se soulager à l’extérieur, il y va même de sa petite syncope. Dix secondes qui lui sembleront avoir duré plusieurs minutes. La crise commune est passée. Nous nous recouchons. Que faire d’autre ?

Nous ne sommes guère vaillants au réveil. Les vêtements trempés la veille sont encore mouillés, bien entendu. Comment auraient-ils pu sécher alors que dehors, il pleut sur la cuvette désespérément bouchée où se noie Ste Marie de Campan. Le café est ouvert sur la place du village où nous n ‘avons pas daigné passer la nuit. Des cantonniers s’exprimant fort dans leur incompréhensible patois, y déjeunent au saucisson et au vin rouge. J’ai retrouvé l’appétit mais Joseph n’avale pratiquement rien. Son indisposition nocturne n’est pas terminée alors que je n’en subis que le contre-coup, sommeil, manque d’entrain, vague déprime, mais cela tient au temps.

J’ai oublié mes gants dans la grange. Je ne vais tout de même pas en faire cadeau à notre hôte forcé de la veille… Joseph est reparti en direction du col d’Aspin. J’en fais de même peu après et ne tarde pas à le rejoindre. C’est pas la gloire, et il m’apparaît sans force. Pour sûr, il va mettre pied à terre à Espiadet, là où la route, pénétrant dans la forêt, entame sa série de lacets à cinq kilomètres du col. Pour le moment il voudrait des yaourts, seul aliment qu’il lui semble possible d’ingérer. Va pour des yaourts…mais les rares établissements rencontrés sont fermés. Il n’est que 9 heures du matin, il n’y a pas d’épicerie à Espiadet, et l’on ne trouvera rien avant Arreau.
Il est près de onze heures, lorsqu’une prudente descente entamée dans la brume du col nous amène à Arreau où le soleil timidement, cherche à percer les nuages. Comment avons-nous atteint le col, après cinq kilomètres de marche à pied entrecoupée d’incessants arrêts ? C’est à Joseph qu’il faut le demander. Lui seul sait par où il est passé.

Il est bientôt midi. Le cafetier de l’établissement où nous avons échoué voudrait pouvoir disposer de la table, car nous n’avons pas réservé… Nous levons l’ancre et partons en quête d’un asile. Quelques heures de sommeil seront peut-être salutaires à mon coéquipier ? Le curé d’Arreau nous accueille. Le presbytère de ce montagnard buriné affiche complet, une compagnie de prêtres nantais occupant les lieux. Mais comme ils vont partir en randonnée, c’est bien volontiers qu’ils mettent une chambre et deux lits à notre disposition.

Quinze heures, on refait surface. Il faut y aller ; tâchons au moins d’atteindre Luchon. Envolé, bien sûr, l’espoir d’atteindre ce soir Saint-Girons… Quelle poisse !

Salut, brave curé d’Arreau ! La route du col de Peyresourde indulgente et compatissante, s’élève en pente douce, en direction de Bordères-Louron, pour se redresser ensuite insensiblement. Avant peu, c’est sûr, Joseph mettra pied à terre, car l’arrêt d’Arreau ne l’a guère « requinqué ». Au carrefour d’Avajan une soudaine envie le reprend. Je me suis allongé sur le bord de la route durant cet intermède. Mon compagnon en a fait de même un peu plus loin. Faut y aller Joseph, on ne va tout de même pas rester sur ce carré de bitume, attendre que la pluie ajoute encore à nos ennuis ! F… le camp ! Encore neuf kilomètres, c’est écrit sur le panneau. On va se les grignoter en douceur, en mettant le temps qu’il faudra, avant de basculer et de se laisser glisser sur Luchon…

Perdu dans ses pensées, Joseph est reparti, moulinant son 32 x 30 à la limite de la perte d’équilibre. Je lui ai laissé du champ, après tout il ne risque pas de s’échapper ! Tiens, un virage, deux virages, mais c’est qu’on approche du sommet ! Dix huit heures et quelques minutes. Nous avons atteint Peyresourde. Rideau. La journée est finie, petit père ! Pas encore, car, après Saint-Aventin, un silex ajoutera encore à ses malheurs.

Bagnères-de-Luchon - l’église et sa tour carrée.

« Permanence J.O.C. » annonce une pancarte à l’entrée du presbytère. Un prêtre nous y accueille. Il peut nous prêter un lit et nous invite à partager son repas, en compagnie de deux charmantes toulousaines, qui assurent la permanence en question. Que déciderons-nous demain ? Attendons demain.

Après le foin dégueulasse de Sainte-Marie « décampons »… Quel délice de se glisser dans un lit bien chrétien, comme dirait Joseph qui ronfle déjà…Il n’a pas perdu le sommeil, c’est toujours ça.

Daniel Frézé

Belfort (90)


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