Page 7 Sommaire de la revue N° 15 Page 10

Hymne à la joie

Revue N° 15 Pages 8 et 9

Où se pêche le lieu noir ? Dans l'Atlantique. Et le lieu commun ? Dans le journalisme, surtout sportif. La pêche est même particulièrement riche quand il est question de vélo puisque ceux qui en dissertent ne savent généralement pas de quoi ils parlent ; ils n'ont pas d'encre assez noire pour dramatiser sur les traîtrises de l'Homme au Marteau ou les souffrances inhumaines des Forçats de la Route. Mais ça, c'est pour l'élite, les vrais. Nous, on a tendance à nous mignardiser en gentils pédalins mariés à une bonne fée, la Petite Reine, en compagnie de qui nous savourons les Joies du Cyclotourisme, tels des bergers de l'Astrée qui auraient troqué la carte Michelin contre la carte du Tendre. Soyons sérieux, il est temps qu'un connaisseur vous en dise deux mots, de ces fameuses joies. Quarante ans de pratique derrière moi, et autant devant selon mon psychiatre habituel m'autorisent à vous en livrer quelques échantillons pris au hasard, et authentiques, cela va sans dire, c'est pourquoi je me permets d'y insister.

Joie de la liberté : Depuis le gai printemps de 68, chacun sait qu'il est interdit d'interdire. En Suisse, pas encore, les miasmes de la subversion, poussés par de forts vents d'Ouest, s'étant aplatis contre le mur sans faille de la neutralité, pourtant si perméable à d'autres invasions. Et si aujourd'hui le douanier du col de San Giacomo me juge indésirable c'est que la menace est pire : la race de Schwyz qui est, avec la montre à quartz une des mamelles de l'économie, est en danger d'anéantissement par la fièvre aphteuse qui sévit en Lombardie. Vaincu par mon amour des bêtes et mon penchant coupable pour le lait, je capitule lâchement, malgré les 2000 mètres à descendre dans la pluie qui s'en mêle. Le coup est vache...

Joie de l'air pur : Surtout quand la route est large. Ah ! les beaux dimanches d'été au Grimsel, au Susten, au San Bernardhinault...Si vous arrivez, entre deux quintes de toux, à entr'ouvrir un œil larmoyant sur un lambeau de glacier à travers une échancrure providentielle de la masse gazeuse qui vous emmitoufle, veuillez tenir le bilan pour positif. Antihèlvétisme primaire et viscéral ? Peut-être, mais il n'empêche qu'on cherche en vain des français dans le grand rodéo motorisé qui vomit ses poisons sur le pays. Preuve que nous sommes les plus soucieux d'écologie, bien que de mauvaises langues insinuent qu'il y a une autre raison.

Joie de la nature vierge : La nature, c'était le lac de Tignes, la Grande Motte, les alpages sonnaillants ; aujourd'hui c'est Sarcelles en Vanoise : des blocs de béton aux lignes pures s'empilent dans la cuvette du lac, les bulldozers ont raclé les alpages désormais silencieux où pourrissent les chalets, de monstrueux pylônes se ruent à l'assaut des glaciers. Un soleil indulgent fait ce qu'il peut pour atténuer le désastre, mais il y a tant à faire ailleurs, la montagne est aux ferrailleurs.

Joie du soleil : Rien de ce qui rayonne ne m'est indifférent, qu'il s'agisse des ruches, des supermarchés, du bonheur, des roues de vélo, du soleil. L'important c'est de rester vigilant surtout vis à vis des ruches et du soleil. Pour l'avoir oublié, j'ai connu la honte dernière du " cyclo ", l'abandon et un triste retour ferroviaire par le noir tunnel de Lötschberg, alors que j'avais rendez-vous avec la gloire dans les " clapiers " du Sanetsch. J'ai pourtant horreur de poser des lapins.

Joie de l'eau : C'est l'élément du cyclotouriste ; il y baigne comme l'embryon dans le sein maternel, soit que la sueur lui dégouline de la tête aux pieds, soit que la pluie crépite sur le poncho ou que le brouillard perle d'argent ses mollets velus. Pas encore comblé, le voilà parti à la recherche de nouvelles jouissances liquides dans les tourbillons glacés du rio Cinca ou de l'Avérole, empêtré dans la géométrie rigide et invariable de son cadre. Manque de pot, manque de pont, tout baigne !

Joie de la neige : Le Jochpass en juin et en escarpins cyclistes ; il y a vingt ans, jeune et insouciant, les données climatiques n'étaient pas mon premier souci ; c'est pourquoi des centaines de touristes ravis du spectacle ont pu, en me survolant du haut de leur télésiège, stimuler mes louables efforts pour venir à bout de cette pente de non-poudreuse qui m'engloutissait jusqu'au ventre. Instruit par cette sévère leçon, je faisais le choix prudent de septembre pour le Panixer Pass, et je n'ai pas eu à le regretter : je n'en n'avais qu'aux genoux, et le public bon enfant de l'armée suisse éberluée : " Oh ! dis, t'as vu le type avec son vélo ? Il a bien bu quelques déci de Fendant de trop. "

Joie de la forêt :On pense au murmure du vent dans les mélèzes, au gazouillis des petits oiseaux. Mais c'est au Hochalmsattel que j'ai rencontré la forêt la plus curieuse et la plus attachante : des arbres horizontaux empilés en un superbe enchevêtrement de troncs, de branches et d'aiguilles. Il faut dire que le vélo est d'un grand secours en pareil cas. Pas autant, quand même, que les clameurs sauvages du cyclo piégé, longuement répercutées par tous les échos.

Il y a heureusement d'autre joies, plus subjectives, que celles nées de notre environnement naturel.

Joie de la solitude : Il n'y a pas de bon cyclotourisme dans le bruit et la foule. Vas-y Dugland, forza Macchini, ça glisse comme une gorgée de Frascati sur la luette altérée, et en trois coups de pédale on est hors de la zone contaminée par la connerie. Ca, c'est sur la route. Mais sur les sentiers muletiers, on aurait vite fait de se sentir sur les sentiers de la gloire face au harcèlement des chasseurs d'interviews, d'images et d'autographes.

Si vous voulez préserver votre modestie de toutes ces tentations et gagner un temps fou, une seule solution : se faire passer pour Ostiak ou Yakoute, personne ne connaît la langue. Garanti infaillible, sauf malchance insigne.

Joie de la vitesse : Pas de fausse honte. J'avoue me vautrer de temps à autre dans ces délices qui ne sont après tout que la juste récompense de nos efforts. J'ai failli cracher mes poumons, mon cœur est aux limites de l'explosion ; voici l'instant attendu de toutes les ivresses. Coup sur coup mes deux freins lâchent dans la descente du Mont Cenis comme pour mieux répondre à mes aspirations. De ce jour, j'ai compris qu'il fallait savoir mettre un frein, et même plutôt deux, à ses passions.

Joie de l'effort récompensé : Kaprüner Törl, Kalser Tauern Pass, rêves anciens. J'ai déflité une météo morose, bravé l'interdiction de circuler dans ces lugubres tunnels suintants où beugle un système d'aération hallucinant, tout ça pour avoir droit aux charmes relatif d'un coton humide et froid. Mais la fortune sourit aux audacieux : au bord du lac un marchand de cartes postales offre à mes regards émerveillés le Kilzsteinhorn en Mexichrome , c'est bien le moins, mais encore Vienne, Innsbrück, les neiges du Tyrol, les lacs de Carinthie...

Mon bonheur est sans nuage.

Joie des bivouacs sous la lune : Un des régals les plus recherchés du voyage à vélo, ce soir exacerbé par les 2500 m de la grande chaîne bergamasque, l'automne naissant et le confort de mon légendaire duvet aussi douillet qu'un grillage. La mer de nuages, à quelques encablures sous mes pieds boursoufle sa surface laiteuse où il ferait si bon danser. Au lever, une pellicule givrée blanchit mon sarcophage craquant comme une biscotte, enrobe d'une mince couche glacée les pierres de l'éboulis sans trace qui plonge vers la Valtelline. L'héroïsme, ce matin, ne me dit vraiment rien, et comme mes genoux, bloqués par le froid, ne répondent plus, ça va être gai pour la conversation.

Joie de l'aventure : Avec seulement un tout petit tas de ces imprévus qu'on rencontre partout et qui nous enchantent ensuite sous le nom de souvenirs. Ne dites pas que vous n'avez pas les moyens. Pas plus loin qu'en Allemagne ou en Hollande, embrouillés à souhait dans les mailles compliquées d'un réseau pléthorique, vous finissez par appeler votre mère au milieu des tentacules d'un échangeur inextricable dont vous avez déjà fait trois fois le tour ; pendant ce temps-là votre copain irrigue de ses larmes un champ de pommes de terre où l'a gerbé une piste cyclable en cul de sac (à patates).

Chez nous, au moins on est à l'abri de ce genre de situations.

Joie de l'exotisme : Là encore, faute de moyens, on se contente de l'exotisme avec un petit thé, en l'occurrence à la menthe puisque nous sommes au Maroc, et le Maroc en période de ramadan, ça vaut le voyage. On aimera surtout les nuits chaudes de Tetouan ou de Fés emplies du vacarme des agapes postjeunatoires, des mélopées larmoyantes débordant de tous les transistors unanimes, des appels rituels à la prière et au jeûne, scandés par les fifres et les tambourins. La journée est vouée au repos ; dans l'ombre fraîche de leur échoppe fermée, le boulanger et l'épicier assument pesamment la plénitude de leur satiété, et le seuil des gargotes reste, comme les voies d'Allah, impénétrable. Dur pour les infidèles.

Ce dernier aspect des choses nous conduit tout naturellement à l'examen des joies nées des contacts humains, les plus enrichissantes, dit-on. Enfin je vous laisse juges car vous verrez qu'il y a en ce domaine à boire et à manger.

Joie de l'accueil spontané : Ainsi que deux complices coutumières du fait, la pluie et la nuit tombent ensemble sur les Monts du Forez. Un peu de foin dans une grange et ce serait Capoue. Vraiment mal inspiré, je m'adresse à un excité qui, lui, n'a jamais rien demandé à personne, qui a " fait " l'Indochine et me prend sans doute pour un Viet fuyant sous la mousson. Question rapports, je ne crains personne, mais là, vraiment, j'aimerais qu'il m'explique celui qui relie l'Indochine à ma peu enviable situation, hormis la mousson. Je fais mine d'articuler une timide demande d'éclaircissement qu'il tranche net en braillant qu'il va décrocher son fusil, ou le téléphone, ou les deux à la fois. Conscient de l'imminence du danger, je profite de sa disparition pour m'éclipser discrètement sur la pointe des pneus. Je ne saurai donc jamais.

Joie de l'hospitalité : Le devoir de tout bon musulman ; alors, nous sommes tombés sur le meilleur de tous. Azrou, Moyen Atlas. Le tajine fume sous nos naseaux frémissants ; on le déguste à la mode berbère, à pleines mains dans le ragoût. " Vas-y mon frère ! T'en trouves pas du comme ça dans les restaurants ! " Le cœur sur la main, le frère. Il est vrai qu'il peut se permettre, après nous avoir drivés au souk et au préalable pour nous y faire casquer de quoi empiffrer toute sa famille pendant trois jours. Purée de nous autres ! encore une paire de contacts aussi enrichissants et c'est le rapatriement immédiat ; il paraît qu'en pareil cas, on peut compter sur la diligence du consulat... Ça risque d'être long...

Joie de l'amitié : Un mazot bancal en haut de Zermatt. Dans le crépuscule, trois copains assiègent en silence une boite de sardines de 100 grammes, arêtes comprises. Un hôte de plus et tout s'écroule. Les regards brillants, animés de mouvements rapides, tour à tour convergent sur l'objectif ou se portent aux aguets du moindre geste suspect de l'adversaire, comme dans les parties de poker des Westerns. Un seul survivra, celui qui, plus rapide que son ombre aura dégainé la fourchette sans alerter les autres. Atmosphère... Atmosphère...

Joie des retrouvailles : " C'est aujourd'hui que tu rentres ? Je t'attendais pas si tôt, y'a rien dans le frigo... C'est pas compliqué, moi aussi j'ai envie de goûter la cuisine marocaine ; tu vas m'emmener au " Coum là-bas ", il paraît qu'ils ont une spécialité sensationnelle de tajine aux pigeons. Je suis sure que tu ne connais même pas. " Revenir de si loin pour entendre ça !

On pourrait en rester là, le sujet semblant épuisé. Que non ! Ce serait négliger d'autres jouissances plus subtiles.

Joies inavouables : Rien que ce singulier pluriel suffit à illuminer votre regard d'éclairs égrillards. Désolé de vous laisser sur votre faim d'histoires salaces : en 40 ans, rien, jamais rien que je puisse offrir en pâture à votre lubricité et croyez que je le regrette. Mais je ne désespère pas... Ceci posé, permettez que je me retire de ce terrain miné, c'est mon épouse préférée qui doit me taper ces lignes à la machine.

Joies rétrospectives : Pour y avoir au moins une fois goûté, je ne prétends plus qu'elles sont aussi bénéfiques qu'une réhabilitation posthume avec effet rétroactif. Jugez-en. Il y a 2 ans mes yeux tombent (mais je les ai ramassés depuis) sur quelques lignes discrètes de mon quotidien habituel relatant le plasticage en bonne et due forme de la future gendarmerie de Lecumberri en pays basque. Je l'avais, en dormant, madame, échappée belle, puisqu'un mois plus tôt, en revenant d'Espagne, cette boite à pandores, m'avait offert un abri présumé sûr. La preuve éclatante était faite qu'il ne faut jamais désespérer et qu'on peut parfois s'envoyer en l'air par le biais du cyclotourisme ; et les joies ressenties en l'occurrence, pour être à retardement, n'en sont pas moins explosives.

La démonstration ne semble donc plus à faire que les " joies du Cyclotourisme " sont un vaste monde ; tout peut y prendre place et chacun y " prendre son pied ". Si bien peu d'entre nous ont tout le temps qu'il faut, la bourse assez vaillante et l'âme assez forte pour traquer le grand exotisme et son cortège de microbes en tout genre, de serpents de tout poil ( ?) et de guérillas de toutes les couleurs, il en est trop pour se complaire dans de rassurantes sorties de patronage, vivant tableau des " oies du Cyclotourisme ". La Vérité, comme toujours, est au milieu, c'est pourquoi tout le monde peut l'atteindre, et là, vous pouvez m'en croire.

Y'a d'la joie !

Michel Perrodin

de Talant


Page 7 Sommaire de la revue N° 15 Page 10