Page 46 Sommaire de la revue N° 22 Page 50

Le temps des randonnées

Revue N° 22 Page 48

Changer au pied levé les dates d'une grande randonnée n'est pas chose aisée en raison des obligations de chacun, et lorsqu'elle se déroule en partie en haute montagne, de l'autre côté de la France, on serait heureux, lorsque l'on part, d'avoir la certitude de ne pas être contrarié par les conditions climatiques.

Je prépare depuis deux ans avec Roger, un itinéraire en quatre jours qui nous permet d'atteindre l'ensemble des pointages BPF des Pyrénées Orientales. Le risque d'enneigement tardif des cols nous fait écarter le printemps. Le calendrier en été est trop chargé et il vaut mieux éviter la chaleur en montagne. Comme il ne faut pas penser à la période hivernale, nous finissons par dénicher un créneau dans les premiers jours d'octobre de cette année.

Cela s'avérant possible, nous ajoutons au dernier moment un hors programme d'une demi-journée pour aller taquiner le port de Pailhères depuis Ax-les-Thermes qui nous donnera le cinquième 2000 qui nous manque pour les "Cent Cols". En ce premier octobre nous partons avec une prévision météorologique des plus pessimistes, mais nous n'allons pas renoncer pour "deux gouttes d'eau". Après cinq heures de route, nous piquons la tente à Ille-sur-Têt et nous nous empressons d'enfourcher nos vélos, le programme est chargé, et puis nous avons des fourmis dans les jambes, pensez donc, cela fait bien une semaine que nous n'avons pas roulé.

Le temps, bien couvert, ne nous fait pas de misère et c'est en short et chemisette que nous dînons dehors le soir.

Le lendemain nous gratifie d'un peu de tout, temps couvert et menaçant dans les montées de Mont-Louis et vers le Puymorens, soleil frisquet au lac des Bouillouses, fort vent debout entre Bourg Madame et Mont-Louis, enfin crachin pas chaud du tout dans la descente sur Villefranche de Conflens.

A la tombée de la nuit, la tramontane se lève apportant la pluie et nous sommes inquiets quant à la suite de notre escapade, mais au petit matin, le vent s'est quelque peu calmé et les nuages sont aux abonnés absents. La route qui nous conduit à Prats de Mollo par les cols de Fourtou et de Xatard malmène un peu nos mollets mais est un délice pour les yeux. Nous avons bien une petite alerte en montant le col d'Ares sous le crachin, mais tout rentre dans l'ordre au retour. Le col de Llauro nous en met lui aussi plein la vue en nous faisant embrasser toute la plaine du Roussillon et les massifs qui la bordent. La descente devient alors comme le supplice du pal, une affaire qui commence bien et qui finit mal. La tramontane, chargée de pluie, se lève à nouveau et nous plonge dans l'abomination sur les trente derniers kilomètres.

Nous consolidons la tente quelque peu ébranlée et vaquons à nos occupations. Demain est un autre jour; mais nous envisageons mal de refaire le voyage l'année prochaine rien que pour ce Cerbère perdu au fin fond de l'hexagone.

Le dimanche matin, la pluie a cessé mais le vent, bien que moins virulent, manifeste sa présence et nous arrivons à Argelès en un temps record sans presque appuyer sur les pédales. La suite par contre tient de l'acrobatie. Nous zigzaguons sur la nationale malgré nous et le vent changeant à chaque détour; sans que nous puissions présager de son sens, risque à tout moment de nous faire chuter; nous renonçons à montrer le col des Balitres, interdit aux caravanes par grand vent, ça les renverse. Au sommet du col du Père Cornère, nous sommes cloués sur place par le vent et n'avons d'autre solution que de faire trois cents mètres à pieds. Eole reprenant son souffle, la fin est plus clémente.

Il faut tout plier maintenant et rallier Ax-les-Thermes en voiture avant la nuit. Le Pailhères comme la marée n'attend pas.

Je suis très pessimiste. Dans la matinée, j'ai bien cru apercevoir de la neige sur le Canigou dans une rare éclaircie et la pluie, qui a repris du service doit bien tomber en neige là-haut.

ROGER, nous devrions rentrer directement à Bordeaux sinon quel détour si le Puymorens est fermé ! Nous avons gagné le droit d'acheter la médaille du Roussillon maintenant et nous aurons bien l'occasion de faire un 2000 ailleurs l'année prochaine. Roger est obstiné et optimiste, à moins qu'il ne soit têtu et inconscient:
- Tu ne vas pas te dégonfler maintenant. Tu la vois toi la neige? Moi je suis comme Saint-Thomas. - Ici, dans la plaine évidemment non, mais le Puymorens est à 1900! - T'en fais pas, même s'il y a de la neige, elle ne peut pas tenir en cette saison et quand bien même il y en aurait demain, ce qui reste à prouver; ce ne pourrait être qu'au sommet. Au pire, tu portes à pied l'estocade au Pailhères - Bon...

Quelques kilomètres avant Mont-Louis...

- ROGER, tu vois les voitures qui descendent? - Quoi ?...Quoi?... Et bé Quoi, - Y'en a qui ont pas mal de neige sur le toit. ... - Bien non, je ne vois rien et puis, si elles ont vraiment de la neige, c'est que forcément elles sont passées.

ARRIVÉE A MONT-LOUIS...

- ROGER, prends ton temps et regarde bien, Mont-louis est sous la neige. - Oué, mais y'en a qu'une pellicule, et rien sur la route. - Alors, continue, une centaine de kilomètres en plus ou en moins, au point où on en est, on ne va pas chipoter et si nous sommes bloqués, je prendrai au moins une photo de la voiture avec les vélos sur la galerie, au milieu des flocons ça fera surréaliste.

En passant à Portet-Puymorens au milieu des flocons...

- ROGER, tu as vu le panneau ?... Tu as des chaînes?... - Des chaînes en cette saison, ça va pas non ? Je ne charge pas inutilement la voiture et puis, quel panneau d'abord ? Et qui te dit qu'il n'est pas resté ouvert depuis l'hiver dernier? De toute façon il n'y a rien sur la route, les véhicules qui passent chassent au fur et à mesure la neige tombée.

Un peu plus loin dans le col... - ROGER, regarde l'automobiliste en face, qui descend? - Qu'est-ce qu'il a à agiter son index de droite à gauche et vice versa en nous fixant dans les yeux? Est- il dérangé? - Ah, je ne sais pas, je n'ai pas l'honneur de le connaître.

Un peu plus loin encore.

- Tu sais ROGER, il y a 10 centimètres de neige sur la route! - Qu'est-ce que c'est que dix centimètres et regarde, il n'y en a pas où passent les roues des voitures. - Peut-être, mais ça ne s'arrange pas. Il n'y avait rien sur la route à 1600, nous sommes à peine à 1700 et nous montons à 1900!

Un peu plus loin enfin...

- Dis ROGER, maintenant on roule carrément sur la neige.

- C'est dommage, il reste quatre kilomètres, mais je suis porté à croire que tu as peut-être raison. Il vaudrait mieux faire demi-tour; et puis, il se pourrait que le Pailhères soit bloqué demain, encore que... Je demanderais à voir!

Je descends en petites savates et "survet" léger au milieu d'une tempête de neige qui ne cède en rien à l'imaginaire. Tout en rétablissant par trois fois, et par miracle de surcroît, un équilibre qui n'a de cesse de vouloir m'abandonner; je dirige le demi-tour scabreux que Roger voudrait bien faire faire à sa voiture rebelle.

Pour la photo, on verra plus tard. Je m'engouffre tout trempé dans la voiture et nous redescendons non sans avoir laissé là-haut un embouteillage provoqué par nos manoeuvres.

Il vaut mieux prévenir que guérir. Je conseille fermement de ne pas aller chatouiller le col de la Quillane. Il nous raccourcirait de deux cents kilomètres mais il est forcément enneigé même si nous ne l'avons pas vérifié et là, pas de demi-tour possible, certainement. J'interdis aussi d'envisager d'attaquer Ax-les-Thermes par la face nord, le Pailhères, c'est cuit, il faut se faire une raison. Roger se laisse convaincre sans résistance, le Goliath des montagnes est terrassé.

Nous arrivons à Bordeaux à deux heures du matin en passant par Perpignan. Cela fait onze heures que nous roulons sous une pluie battante qui ne nous lâche pas un seul instant d'une semelle.

Michel BIDAUD N°3706

Bouscat (Gironde)


Page 46 Sommaire de la revue N° 22 Page 50