La saga del Parpaillon
Un passo leggendario, il Parpaillon - Bernard Weulersse CC n. 6304 - edizione n. 45, 2017
» Parmi les centcolistes, il y a ceux qui ont fait le Parpaillon et les autres ».
A la lecture de cette affirmation, sentence lapidaire relevée sur un blog, ce fut comme une commotion galvanique.
Suspendant ses palpitations l’espace d’un instant mon cœur se serra, ma gorge se noua, tous mes sens se troublèrent… Foutaises ! Je n’ai jamais fait ce col et je ne me sens pas moins centcoliste pour autant. De dépit je fermais la page de ce blog et éteignais mon ordinateur. Je pensais en rester là. En fait, je fus touché au vif.
Tout au long de l’hiver cette assertion distilla insidieusement son venin en semant le doute et en se rappelant à mon amour-propre. C’est ainsi que je me suis surpris de temps à autre à consulter quelques sites internet sur ce col mythique, à parcourir une carte IGN pour le localiser précisément, à compulser des ouvrages, à me renseigner sur des blogs de cyclistes ayant vaincu ce géant alpin. Car il s’agit bien d’un col singulier, hors normes, monstre sacré du cyclisme.
Quelques chiffres éloquents: séparant la vallée de l’Ubaye et celle de la Durance, il culmine à 2.637 m. 18 km d’ascension, 1.400 m de dénivelé par le versant sud, une piste s’élevant dans d’impressionnants lacets jusqu’au tunnel sommital, 468 m à franchir dans une quasi obscurité les yeux rivés sur le point lumineux de la sortie. Le tout dans un cadre grandiose, ambiance haute-montagne. J’ai ainsi appris à le connaitre, à l’apprivoiser et, progressivement, l’idée d’accrocher ce col à mon palmarès fit bientôt place à une irrépressible envie ; puis à l’envie succéda le besoin impérieux de la dompter. L’idée avait fait son chemin, j’étais pris au piège, le Parpaillon m’avait attiré dans les mailles de son filet.
Reste à organiser ce défi: mes jours de congés sont comptés, ce col est somme toute dans une région reculée de France, difficilement compatible avec un déplacement professionnel !
Convaincre femme et enfants – qui ne rêvent que de la mer – de passer leurs vacances au fond de la vallée de l’Ubaye (vallée méconnue qui, de prime abord, n’attire guère l’estivant) ne semble pas chose aisée. Tâche ardue, il va falloir jouer serré et déployer d’habiles tactiques, user de stratagèmes machiavéliques: tout d’abord éveiller la curiosité de ma femme en laissant régulièrement le PC négligemment allumé sur un site présentant les trésors de cette vallée (les pittoresques et somptueuses villas mexicaines de Barcelonnette, les forts suspendus aux rochers surplombant la vallée…), glisser de temps à autre l’idée de vacances alpines plus saines pour l’activité physique des enfants, vanter le climat lénifiant de la montagne, se faire le chantre de l’esprit d’authenticité propre aux régions rurales contrastant avec les flonflons et paillettes de la Côte, arguer des prix plus raisonnables des locations… six mois. Six mois de travail. Six mois de manipulation (ou généreuse capitulation de ma femme). Et, un jour de juin ‘le hasard ne favorisant que les esprits bien préparés’, providentielle coïncidence je clique sur une validation de réservation à Jausiers, village sanctuaire du cyclisme situé au pied du Parpaillon (et accessoirement de la Bonette).
C’est gagné ! Le camp de base étant dorénavant établi, reste à échafauder le plan d’attaque: reconnaissance du parcours sur la carte IGN, location du VTT (je ne suis qu’un centcoliste inconditionnel de la route), consultation de sites internet, lecture de blogs…
Toute aventure, tout voyage et, a fortiori toute conquête d’un col de légende se vit trois fois:
– avant, c’est-à-dire durant la préparation,
– le jour J de l’épreuve,
– et pour le restant de sa vie.
Un souvenir impérissable. La phase préparatoire est un moment délectable au cours de laquelle nous savourons la montée à l’avance. Durant les mois qui précèdent: rêver sa montée, consulter les cartes, étudier les courbes de niveau, les lacets, les points remarquables, les pourcentages et le dénivelé, …et puis la veille: préparer méticuleusement son vélo, choisir sa tenue, garnir sa musette d’un casse-croûte roboratif, se livrer à de savants mélanges pour une décoction magique censée redonner le coup de fouet attendu… une ascension comme le Parpaillon se prépare autant mentalement que physiquement.
Combien de fois l’avais-je déjà monté en rêve durant le printemps qui précéda: dans mon lit avant de sombrer dans les bras de Morphée, au volant de ma voiture en me rendant au travail sur ce déprimant périphérique perpétuellement embouteillé, voire en affichant un sourire béat durant les soporifiques réunions de travail.
Rêver une ascension de col c’est déjà l’avoir mentalement monté. Pour reprendre une formule empruntée à Marek Halter « Certes, un rêve de beignet, c’est un rêve, pas un beignet. Mais un rêve de voyage, c’est déjà un voyage » , formule aisément transposé au vélo qui donnerait « un rêve de col, c’est déjà un col ».
De là à faire figurer sur la liste du tableau d’honneur tous les cols engrangés en rêve… les membres du bureau des Cent-Cols sauront apprécier l’idée… je leur laisse le soin d’en débattre lors de la prochaine Assemblée Générale.
16 août 6 h 30 : départ dès potron-minet de Jausiers. Quelques kilomètres sur une nationale, déserte à cette heure ; aux Condamines, village encore paisiblement endormi sous l’œil protecteur du fort des Tournous, je bifurque à gauche direction Sainte-Anne. La route s’élève progressivement en lacets dans un silence que seuls viennent rompre le grondement du torrent du Parpaillon, les cris perçants de quelques geais matinaux et des cloches au loin annonçant 7 h. Peu avant Sainte-Anne, j’emprunte une petite route forestière, petit répit pour se refaire la cerise dans une odeur de foin séché de fin d’été. Enfin la chapelle Sainte-Anne. Le temps d’ingurgiter quelques barres de céréales et de compléter ma gourde à la fontaine, l’ascension reprend sur une piste serpentant les mélèzes.
Soudain à l’approche de la cabane du Parpaillon, le panorama s’ouvre sur une vallée grandiose. Le soleil inonde déjà les sommets, mais la vallée baigne encore dans l’ombre. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté » *. Je suis seul.
C’est dans ce cadre somptueux que les choses sérieuses commencent, d’interminables lacets se dessinant sur le flanc de ce Parpaillon me donnent le ton de la suite. L’ascension se fait paisiblement, m’enivrant de cette solitude, de ce silence qui règne, de cette odeur du jour qui se lève, de ces sommets qui se découvrent au fur et à mesure de la montée. Tous les sens en éveil, je vis ! Certains font du vélo pour donner un sens à leur vie, d’autres pour donner de la vie à leurs sens. Je m’élève, j’atteins les premiers rayons du soleil qui me caressent d’une chaleur bienveillante, quelques marmottes juchées sur des rochers m’encouragent de leurs sifflements avant de disparaitre peureusement. Un rapace tournoie, escompterait-il mon trépas ?
Quand subitement au détour d’un virage: l’apparition ! L’entrée du célèbre tunnel ! Encore quelques hectomètres et le Parpaillon est vaincu. Je salue au passage le génie… du Génie militaire qui permet de franchir ce col inaccessible. Je m’aventure dans ce boyau sombre et humide. 468 m, une traversée avec pour seul point de mire le point lumineux de la sortie, pédaler au juger, surtout ne pas poser le pied à terre si j’en juge les sensations de boue et d’eau sous ma roue.
Sur l’autre versant un panorama à couper le souffle également, << la vie ce n’est pas respirer, c’est avoir le souffle coupé ! >> je doute que ce soit à l’issue d’une ascension de col qu’Hitchcock ait prononcé de telles paroles, néanmoins elles sont à propos. Au loin les sommets enneigées des Écrins, je me repais de ces paysages et emmagasine toutes ces émotions vitales pour mon année laborieuse au boulot. Un aller-retour rapide au col de Girabeau histoire de grossir la liste des plus de 2000 m et de profiter de la vue plongeante sur le lac de Serre-Ponçon, puis j’entreprends le retour.
A Jausiers, le clocher de l’église Saint-Nicolas-de-Myre m’accueille de ses douze coups de midi lorsque j’atteins le village natal des frères Arnaud**. Juste à l’heure pour mettre le couvert (pour tranquilliser ma conscience), savourer une « Sauvage », bière locale brassée sur les pentes du col de Vars, et promettre à mes enfants un père de bonne humeur pour le restant de la journée.
Le Parpaillon, on en fait une montagne, alors que finalement ce n’est qu’un col ! Mais quel Col !
*’L’Invitation au voyage’ de Charles Baudelaire.
** Les frères Arnaud sont à l’origine du mouvement d’émigration des Ubayens au Mexique et en Louisiane au XIXèet début du XXè siècle.